Cendres grimaud, ou l’escholier chronaxique

Posted in Réalités brumeuses; horreur au vitriol du quotidien on février 5, 2010 by Cendres

La nuit m’engouffre. Sous le rideau de pluie, fin comme une chevelure éparse, je contemple les lumières naturelles s’éteindre peu à peu, tandis que l’éclairage blafard des réverbères commence son oeuvre. Les quelques rares passants, déambulant semble-t-il au hasard, se teintent d’une aura légère, poussiéreuse. L’expression de mon existence, de mon identité ne passe plus que par la fumée glacée qui suinte de mes voies respiratoires. Les voitures, dans des feulements ralentis, défilent imperturbablement, sous mon oeil torve. Le froid est partout, s’infiltre par tous les interstices de ma veste, gèle mon crâne et mes pensées. Le bris est partout, le bruit nulle part. Je me mets en marche, instinctivement, horloge vivante au service d’une possible amélioration de ma condition. Les rues sont désertes, tandis qu’une multitude de fenêtres s’éclairent, en une parfaite sarabande, vides de toute présence humaine, pleines de la résonance de leurs silences successifs. Je passe sous ces enfilades de petites filles muettes, yeux aguicheurs qui roulent et lorgnent à mon passage, tandis que le monde se resserre derrière moi. Mes pas se tordent sur le sol, tandis que des phrases me vrillent le crâne, foudroient mes yeux et s’enfuient déjà au loin. Immobilisation. Je n’ai plus qu’à l’attendre, examinant en silence mes muscles faciaux raidis, tandis que le tourbillon des éclatements unicolores continue : les rayons lumineux se transpercent les uns les autres, se croisent et s’ignorent, tandis que je tente désespérément de lever les yeux, afin d’apercevoir autre chose que cette morosité aux écussons de tôle, de diodes et de gigots ligotés à leurs précieuses possessions. En vain, les tours me barrent la vue. Sales, elles procèdent d’une coquetterie surannée et rivalisent avec les ruelles qui les entourent. Un gigantesque caniveau, pour les eaux usées, voilà ce que sont les vies de tous ces gens.

Enfin, elle arrive. Spectre grandissant d’un espoir renouvelé, elle se fraie non sans lourdeur et manque de grâce un chemin dans la cohue urbaine, pour venir s’arrêter dans des grincements fatigués, devant moi, eux et moi. Je monte, je grimpe, j’escalade, je pénètre. Des gamines qui lisent Nietzsche, voilà ce qui se prépare. Voilà ce qui accapare les ressources et les énergies. De petites bourgeoises qui se dopent à l’inefficacité prouvée, à l’imitation médiocre. Orphique et gluant jardin des réalités, phalanstère d’appétences métaphysiques. Schopenhauer vaut bien plus le détour. Je m’enfonce dans les entrailles du vaisseau, heurtant au passage sensibilités et entités corporelles plus concrètes. Je remarque en premier lieu l’obscurité bienvenue, salvatrice. Je m’échoue dans le fond de ce magistral et antique léviathan, coincé entre le vide et la mince paroi d’une vitre, froide et attirante. Le corps de transport s’ébranle, tandis que mes pensées s’envolent déjà, se projetant en avant de mon déplacement, traçant une succession d’images que mon cerveau engourdi s’empresse de diffuser à l’ensemble de mon corps. Absinthe douloureuse, le voyage s’instille en moi dans un douloureux rappel, et je peux enfin me laisser aller. Figé, je glisse sur les voies désertées, sur les murs délabrés et les ponts habités. Mes yeux s’attachent à dérober tout ce qui fait figure d’image, tout ce qui fait preuve de l’audace incroyable d’être situé dans l’immédiat de mon champ de perception. Le bitume défile.

Mes globes oculaires se durcissent, mes paupières semblent se cristalliser. Lourd est mon esprit, lourds les ronronnements fielleux du moteur, et la plaie béante que je parcours s’étire sans fin. Je tombe, je chute, je perds. La somnolence m’envahit peu à peu, tandis que je suis décongelé comme le dernier des quartiers de viande au monde. Décongelé, et sitôt mis en examen. Peu m’importe, je brave cette épreuve, je blase cette iniquité. Je survis dans la brume. Je m’enfuis, m’escrimant par derrière, captant des bribes d’images éthérées qui ne correspondent à rien. Le rouge m’entoure, m’agresse, me saute au visage, envahit ma masure d’ombres tranquilles, me laissant émettre un grognement. Incontrôlé. Personne ne bouge dans l’appareil digestif du monstre de métal, de mauvais composants et de tuyauteries mal conçues. Amorphes, les autres le sont tout autant, à l’exception de deux personnes, riant de manière hystérique. Leurs hoquets assourdissants se heurtent au mur moite qui m’entoure, simples résonances mates contre les tampons d’ouate qui me vandalisent les oreilles et tentent de conquérir définitivement mon crâne entier. Sans frémissement ni souplesse, je me tourne et me dresse . Nous sommes bloqués, au milieu de la délinquance sonore, visuelle et olfactive, au milieu des peintures rupestres de la régression urbaine, au milieu du délassement de la fin de semaine chez les civilisés, de son début pour les primitifs de la conception hebdomadaire. Tout se déroule sous mes yeux comme dans un film en accéléré, sans les musiques de fond, tandis que nous redémarrons. Tout en sinuant, la vitesse s’emporte et m’ôte mes derniers points de repère ; le monde extérieur n’est plus qu’une agglomération de flashs, un enchaînement de continuités et de ruptures, magiques, superbes et banales, vomitives à vrai dire. Ma transe méditative s’accentue. Nous heurtons le mur de la raison.

J’ai du mal. J’étouffe. Le peu de chaleur, loin d’être volontariste, n’est pas suffisant pour ramener le transi de l’intérieur que je suis à la vie. Cela me rappelle le métro, bien avant même d’avoir à l’emprunter dans ses méandres souterrains. Devant moi s’étalent les splendeurs d’une ville qui n’est ni en France, ni la France. Le béton, perché partout, débordant, dégoulinant des collines, semble s’insinuer en moi à chacune de mes respirations, m’attachant toujours plus à lui, son histoire et ses déboires. Je suis au diapason des couleurs minables qui se promènent de toit en toit. Traits fuligineux lancés à la face du ciel, dans un désir ardent de l’insulter, les poubelles brûlées sont l’encens d’un monde en pleine sacralisation permanente de son horreur. De sa vacuité. Les rambardes s’effondrent, et déjà des sirènes se font entendre. C’est la cinquième fois, me chuchote perfidement mon inconscient. Peu m’importe. Les rampes s’engouffrent dans la ville, véritables tubes perforants qui unifient ses abords et son centre, procédant de la non distinction évidente que produit cette métropole brûlante entre toutes. La cadence ralentit, tout sourd, mais plus lentement ; dehors, les barres s’avancent, oscillent d’avant en arrière, préparant la sortie de leur progéniture maudite. Je ne sais plus que me dire. Il me faut pourtant me mentir, bloqué que je suis dans une attitude contemplative suicidaire, Christ en croix ignorant, passion vécue avec indifférence et oubli. Je suis mené ad absurdum, mais ce n’est qu’un pas de plus si l’on y réfléchit attentivement. Car la porte est proche, très proche, et il faudra bientôt replonger. Brasser dans le froid liquide, nager dans le temps palpable, humer l’air et les ères. Nous sommes demain soir, et mon regard erre dans le reflet des vitres. Piédestal déployé, portes du royaume céleste entrouvertes, je me glisse dehors, marmonnant d’incompréhensibles sermons dans une barbe inexistante, tandis que mes pas m’entrainent vers les intestins du monde, les boyaux de la fin du droit, les descentes fantasmatiques vers des ailleurs aveugles, d’infatigables mineurs, de répugnants troglodytes.

Les humains ne sont pas là. Il y en a peu, les rues sont noires. Groupes désunis, solitaires trop nombreux, même les chiens mendient ici. Je me rends compte que mon poing saigne, trop de froid tue le froid, l’insensibilité m’a fait ne pas sentir les quelques heurts précédents. Pensif, je tète avidement ce fluide ferrugineux qui semble vouloir échapper à ma juridiction sur moi-même. La voilà, la véritable plongée aux Enfers, tandis que mes jambes vibrent à l’unisson de mon coeur, et accessoirement de mon portable, sympathique accessoire de cancer que je tiens au plus près possible de mon vît. Vendu pour vendu, les néons d’un blanc électrique m’assaillent déjà, et me poussent à hâter le pas vers la migraine des mondes inférieurs. L’escalator me fascine alors : vide, il procède à des révolutions permanentes, inlassables, et vient s’échouer à mes pieds dans une dignité raidie qui me fait l’assimiler à un Charlie Chaplin mécanisé. M’arrachant au lugubre et sinistre imitateur, je saute les nombreuses marches pour avoir l’impression de la dislocation ; mais le froid n’a pas encore vitrifié mes os dans leur fragilité, et c’est simplement le mur qui m’amortit, un mur orné de carreaux salaces, d’une couleur passée aux relents de sueur et de lubricité. Toujours personne, mis à part mon double qui tape sur une machine dans un coin. Je saute les postes de contrôle, je me sens l’âme d’un réfugié, manquant d’achever ma folle course face contre terre, tandis que j’observe le plafond qui m’accompagne dans la déclivité des escaliers, et que derrière moi s’élèvent des voix criardes, rauques et indignées, que je perçois comme lumières bilieuses. Peu importe, je suis en bas, et par chance, le métro serpentin est là. Bondissant, craquant, je me précipite dans cette guirlande suant l’urine et puant la peur, tandis que derrière moi le choc sourd de l’effacement au monde me provient.

En un éclair, une secousse, un cri un appel au secours, je suis avalé. Les visages disparaissent, et je chevauche l’idolâtrie. Plus de tournants, plus de ralentissements. Et déjà, je m’endors.

A Lovecraft dream – video

Posted in Onirisme & rêverie réaliste on février 4, 2010 by Cendres

Chroniques du Nazaréen : Chapitre I – 4/4

Posted in Projet : Chroniques du Nazaréen on février 2, 2010 by Cendres

Une nouvelle aube se levait sur la plénitude brumeuse des environs. Joshuah était éveillé depuis bien trop longtemps pour la manquer, engoncé dans sa lourde couverture chauffante, semblable à une éphémère torche de buée, devant son abri. Les nuées se concentraient dans le fond de la cuvette qui environnait l’atoll qu’était l’immense tour. Les yeux rendus humides par le froid, il attendait là depuis déjà de nombreuses heures. Ces derniers temps, les insomnies dont il souffrait s’étaient largement accentuées, et ne le laissaient plus dormir qu’une maigre poignée d’heures, dans un sommeil douloureux et agité de cauchemars toujours renouvelés. Il ne croyait plus. Même ses sourires lui faisaient peur. Et consciencieusement, chaque jour, il ajoutait puis rayait un jalon sur les murs de son modeste logis. Cette funèbre comptabilité, ce triste égrenage du temps qui passe, se déroulait en une frise sombre qui courait le long des parois, entre les quelques rares meubles, et enserrait la vie de Joshuah. Il renifla. Remuant lentement ses muscles endoloris, il changea de pied de stationnement. Ce qui était le pire véritablement, se prit-il à penser, c’était l’humidité. Cette humidité rampante, insidieuse, qui le retrouvait jusque dans sa couche, jusqu’au delà des joints hermétiques, des scelles et autres combines notoires pour échapper au jeu de la nature. Elle faisait trembler ses membres, roidir ses os, claquer ses dents et ne laissait que trop souvent présager des averses diluviennes qui constituaient le quotidien presque perpétuel de cette partie de l’année. Les huit longs mois de l’hiver continental s’étiraient, lentement, incrustant leur froid et leur silence perpétuel dans le fond du coeur de chaque être vivant. Joshuah se prenait souvent à penser à d’autres survivants, probables. A leur situation, à l’état de connaissances dans lequel ils se trouvaient. C’était bel et bien ce facteur qui l’empêchait de se décider à partir : quel accueil lui serait réservé si on le reconnaissait ? Les rescapés de l’anarchie du conflit ne seraient-ils pas convaincus de la culpabilité des autorités du Centre dans le chaos destructeur qui avait changé à jamais la face de leur planète ? Rongé par le remords, il s’enfermait dans cette solitude érémitique qui le dévorait à son tour, luisant faiblement en lui bien plus que tout espoir, tout instinct de survie. Il n’avait pas pour autant déserté les anciennes installations, et toutes les semaines il accomplissait sa promenade, devenue presque rituelle, à travers les salles oubliées et les déambulatoires encombrés. Son front se plissa, sa mine se renfrogna, et il ferma les yeux. Toutes les semaines, sauf celle-ci. Depuis qu’il avait rencontré ce rat au septième dessous, il répugnait à côtoyer à nouveau le vent froid de l’immense cercueil de béton optimisé.

Il ne savait pas comment ses pieds s’étaient retrouvés à déambuler du côté des sous-sols ce jour là. Franchissant le grand hall terni, dépassant les cuisines à sa droite, l’intendance générale à sa gauche, il avait continué à enfiler sourdement les corridors, en direction des escaliers creusés directement dans la roche tendre de l’éperon sur lequel se trouvait la structure. Laissant derrière lui les grandes baies vitrées tristement explosées, ces trous béants qui laissaient entrer par gigantesques goulées les frissons et les piquants hivernaux, il commença sa descente, guidé par sa connaissance des lieux et par une des puissantes lampes qu’il gardait précieusement en réserve sous son lit. Il n’y avait rien à contempler, rien sur quoi son regard pouvait s’attarder, et ce dernier se perdait facilement dans les murailles grisâtres, grossièrement taillées, tandis que les marches lisses et parfaitement égale défilaient sous lui. Des paliers étaient aménagés successivement, marquant les différents étages et leurs fonctions. C’était la partie du Centre que Joshuah fréquentait le moins du temps de son épanouissement, et à raison ; il se murmurait chez les cadres moyens qu’au dernier niveau résidaient les quelques expériences complètement ratées, dont il était impossible de se débarrasser définitivement. Dans une nuit éternelle, elles étaient livrées à elles-mêmes, aveugles et muettes, conduites certainement à l’entre-déchirement, et il n’était pas rare que les gardiens de l’accès à ce niveau soient remplacés au bout de quelques jours de faction. Légende ou fait établi, mythe ou réalité, les ultimes profondeurs du Centre étaient en tous cas des endroits reculés, peu fréquentés sinon par quelques hauts responsables, et encore, de manière sporadique. Les panonceaux défilaient devant lui : réserves, armurerie, générateurs (ces derniers étaient maintenant entièrement court-circuités, et ce depuis la surcharge d’énergie qui les avait traversé durant la phase proto-électrique de la bataille dantesque ; la petite chapelle qui les accompagnait, elle, demeurait intacte), archives datant de plus de cent ans (les autres se trouvant au secrétariat général, au deuxième étage), classement des mécaniques usagées et dépassées, conservation de cellules-souches (cet étage étant désormais entièrement désert, puisque les cellules en avaient été extraites dès le début du conflit, afin de les mettre en sécurité ailleurs), et enfin le dernier pallier, constitué d’une sorte de salle de garde, de quelques accommodements aménagés, d’un dortoir fermé, et de la porte. Blindée, elle menait aux puits du dessous, aux ténèbres, même si le couloir qui commençait derrière cette dernière eût été illuminé en permanence à l’époque. Désormais, les néons à haute densité avaient dû s’éteindre, et Joshuah ne put s’empêcher de frissonner en pensant à la sombre froideur qui s’accumulait à quelques mètres de lui, seulement tenue prisonnière par quelques tonnes d’acier tressé renforcé, et par un mur de roches primitives. C’est à cet instant qu’il le vit, ou plutôt qu’il l’entendit en premier lieu : dans un fracas assourdissant d’ustensiles métalliques renversés, un rat gros comme deux fois le poing de Joshuah sortit de l’amas de ferrailles diverses entassées près d’une table, étrangement préservée de l’oxydation. Massant sa poitrine dans laquelle le cœur avait bondi promptement après le vacarme, il observa la petite masse informe se dresser sur ses pattes arrières et le contempler, dans une humanisation narquoise. Quelques secondes se passèrent à peine qu’il éprouva un malaise indicible, principalement amené par le fait incongru et malsain de croiser de la vie, surtout à cet endroit délaissé des hommes et des dieux, quand il n’en avait pas rencontré depuis des mois, quand toute existence qui traversait sa vie finissait bien souvent dans son estomac. La simple arrivée de cet animal nauséabond avait suffi à transformer une atmosphère déjà trop dense et oppressante pour Joshuah en une situation de laquelle dégoulinait l’envie absolue de prendre ses jambes à son cou, et de gravir à toute vitesse les degrés par lesquels il avait accédé à cette antichambre lugubre. Un gigantesque tombeau, voilà ce dans quoi il se complaisait à se mouvoir depuis des mois, des années. Un immense mausolée, dans lequel il était seul avec un rat, qui était certainement un rappel férocement ironique de sa propre vie : en effet, qu’était-il sinon un fouineur apeuré, tapis dans un tas de détritus, rampant et trottinant dans les couloirs depuis longtemps déserts, se nourrissant de rapines et de découvertes ? Tandis que ces pensées l’atteignaient et l’étreignaient, le rictus mauvais et sardonique du rongeur semblait s’étendre, et à vrai dire c’était le cas, puisque Joshuah voyait désormais poindre les canines jaunâtres de ce dernier. Envahi à cette dernière vision d’une peur panique incontrôlable, il tourna les talons et déguerpit en croyant hurler, et en n’émettant en fait qu’un faible chuintement. Volant de marche en marche, il s’enfuit, poursuivit par le regard perçant du rat, et par ce qu’il crut entendre être un ricanement. Enfin parvenu à l’air libre, il ne se retourna pas pour contempler la tour qui se dressait sinistrement au dessus de lui, et s’effondra dans l’herbe, ses poumons brûlés par l’air froid violemment aspiré, ses jambes tremblantes et sa tête alourdie. Il s’assoupit, roulé en fœtus.

Quand il ouvrit à nouveau ses paupières, le pâle soleil hivernal s’était déjà hissé haut dans le ciel, se jouant allègrement des nuages qui tentaient de l’occulter à la vue du monde en contrebas, mais bien en vain. Il se frotta les yeux, contempla l’ombre titanesque qui s’étendait au creux de la plaine, et qui lui indiquait sommairement l’heure ; il avait dû s’endormir, bercé par les tribulations de ses pensées, s’assoupir quelques heures car la matinée était désormais bien entamée, sinon sur le point de se terminer. Soupirant, il s’étira longuement dans une grimace fatiguée, et entreprit de se rincer laborieusement, car ses pieds avaient durci dangereusement à force de rester nus dans l’herbe humide et froide qui s’étendait à perte de vue. Utilisant un peu de l’eau de pluie recyclée qu’il conservait, il infusa un sachet entier de thé oriental et contempla l’arôme se répandre lentement dans la tasse, tandis que les couleurs chatoyantes envahissaient en volutes serrées l’eau bouillante. Il avait trouvé récemment ces sachets dans quelques caisses, parmi de nombreuses autres fournitures alimentaires impérissables, telles qu’aliments lyophilisés, conserves inviolables et bac congelant hautement pressurisés. Sirotant prudemment sa boisson, Joshuah laissait le temps couler en même temps que le liquide brûlant revigorait ses membres. C’était l’hiver, et il se sentait plus désespéré que jamais. Il aurait voulu embrasser toute chose à la fois, se hisser jusqu’aux plus hauts sommets afin de se jeter dans le vide, rejoindre les profondeurs, rejoindre ses camarades et le monde qu’il avait connu. Non pas dans un suicide, non pas dans un au-delà auquel il ne croyait nullement, mais bien plutôt dans une communion totale de son esprit avec le monde et ses flux, la vie et ses contradictions. Il en était à ses dernières gorgées, amères, lorsque quelque chose attira son attention ; il lui semblait que quelque chose clochait, sans qu’il sache dire exactement quoi. Il vivait depuis maintenant des centaines de jours quotidiennement exactement les mêmes choses, et cette simple routine lui permettait de sentir l’infléchissement d’une journée casanière. Du moins était-ce la première fois. S’habillant prestement, s’armant par précaution du coutelas tranchant comme un rasoir qu’il avait récupéré de ses anciennes affaires, il ouvrit la porte lentement, avant de s’avancer lentement vers l’angle de sa minuscule tanière. Parcourant des yeux la plaine désormais battue par les vents et débarrassée de sa brume dans un mouvement circulaire, et n’y décelant rien d’anormal, Joshuah s’apprêtait à se déclarer soulagé en son for intérieur. Mais dans le vaste panorama, quelque chose accrocha son regard, comme un infime détail au loin, sur la pointe la plus distante d’une des collines qui entouraient la vallée où était établi le Centre. Rentré hâtivement se saisir de ses jumelles, fouillant frénétiquement pour mettre la main dessus, il ressortit aussi vite que possible dès que ce fut chose faite. Ajustant les lentilles en tremblant, il suait à grosses gouttes tandis qu’il répétait d’une voix rendue croassant par l’absence d’exercice un chapelet d’injures et de prières, alternativement. Enfin, une fois que la vision fut réglée, il dirigea son regard dans la direction où il avait aperçu les minuscules points noirs quelques minutes auparavant ; quand il les eût retrouvés et qu’il put enfin distinguer de quoi il s’agissait, les jumelles lui échappèrent des mains. Sa bouche restait désormais figée, ses yeux vagues ; là bas, de l’autre côté de la plaine, descendant de la colline, l’homme de tête désignait la Tour du doigt à ses congénères, équipé lui aussi de lunettes optiques. Le ciel s’assombrit, et la pluie vint, immanquablement. L’attente s’achevait.

Livres maudits : chronique des codex disparus

Posted in Réalités brumeuses; horreur au vitriol du quotidien on février 1, 2010 by Cendres

Dans « Les livres maudits », une de ses oeuvre les plus passionnantes, Jacques Bergier écrit : « Il parait fantastique d’imaginer qu’il existe une Sainte Alliance contre le savoir, une Synarchie organisée pour faire disparaître certains secrets. [...]

Le thème du livre maudit qui aurait été systématiquement détruit tout au long de l’histoire a évidemment inspiré beaucoup de romanciers, H.P. Lovecraft, Sax Rohmer, Edgar Wallace. Néanmoins ce thème n’est pas seulement un thème littéraire. Cette destruction systématique existe à tel point qu’on peut se demander s’il n’y a pas une conspiration permanente qui vise à empêcher le savoir humain de se développer trop vite. »

L’auteur commence ensuite son examen des grands livres secrets (si secrets que seul le titre a souvent pu traverser la nuit des temps) par le plus ancien d’entre eux : le « Livre de Toth ». Bien que solennellement détruit en 360 avant J-C., sur ordre de Toth lui-même, il a paru ressusciter de ses cendres au fil des siècles, « mais on ne voit jamais apparaître le livre lui-même : chaque fois qu’un magicien se vante de le détenir, un accident interrompt sa carrière ». Bergier cite encore :

Les « Stances de Dyzan », manuscrit tibétain qui disparut du coffre de Mme Blavastsky, fondatrice de la société de Théosophie, lorsqu’elle eut annoncé son intention de le publier;

« Steganographie », écrit au XVIe siècle par l’abbé Trithème, « détruit par le feu sur ordre de l’Electeur Philippe, le comte palatin Philippe II, qui l’avait trouvé dans la bibliothèque de son père et qui fut terrorisé ». Mais le magicien John Dee (célèbre par son miroir noir) en découvrit un fragment , échappé aux flammes, dans une librairie d’Anvers en 1563. En 1588, le même John Dee offrit à l’empereur Rodolphe II « l’étrange manuscrit Voynich ». Manuscrit chiffré qui a résisté à ce jour à tous les experts de la cryptographie;

Le « manuscrit Mathers » au XIXe siècle, et au XXe siècle « un livre très dangereux et dont la lecture rend fou, et qui s’intitule Excalibur ». C’est le tsar Nicolas II qui, après l’avoir lu, fit brûler « la Révolution par la Science ou la fin des guerres », découvert dans le laboratoire où le savant Mikhaïl Mikhaïlovitch Filippov fut assassiné en octobre 1902.

Tous les livres maudits ne disparaissent pourtant pas sans laisser de traces. Bergier terminer son énumération par un ouvrage de James D. Watson : « La Double Hélice ». Les découvertes qu’il exposait dérangeaient le monde des grandes affaires. Personne ne voulait l’éditer puis quand il a été publié, personne ne voulait en rendre compte. Il a finalement été traduit en français aux éditions Robert Laffont en 1970. Au cours de son étude, Bergier n’a pu s’empêcher de faire allusion à un livre maudit aussi introuvable que ceux dont il a relevé la trace, mais beaucoup plus connu du grand public. A propos du magicien John Dee susmentionné, auteur lui-même au XVIe siècle d’un livre impossible à trouver, « la Monade hiéroglyphique », il laisse échapper un soupir de regret :

« Tordons le cou à une autre légende, John Dee n’a jamais traduit le livre maudit, le Necronomicon d’Abdul Al Azred, pour l’excellente raison que ledit ouvrage n’a jamais existé. Mais, comme le dit très justement Lin Carter, si le Necronomicon avait existé, Dee aurait été de toute évidence le seul homme à pouvoir se le procurer et le traduire ! Malheureusement, le Necronomicon a été inventé de toutes pièces par Lovecraft, qui l’a personnellement confirmé dans une lettre. Dommage. » Dans la conversation, lorsqu’il évoquait Lovecraft, Bergier voyait en lui un initié, le correspondant terrestre – peut-être à son insu – d’une centrale psychique extra-dimensionnelle, détentrice de connaissances dangereuses pour le développement de l’humanité en cas de divulgation prématurée.

L’initié devenu en possession de tels secrets ne pouvait qu’y faire des allusions chiffrées, codées ou encore sous le voile de la fiction. Dans son ouvrage « Admirations », Bergier prête cette dernière attitude à d’autres romanciers, tels que John Buchan ou Talbot-Mundy. Bergier n’était pas loin de penser que le « Necronomicon », faux livre maudit, avait été pour Lovecraft un moyen de soulager sans les divulguer le poids de secrets trop lourds, en quelque sorte une métaphore de ses révélations. Les familiers et lecteurs de Lovecraft ont très vite saisi le rôle clé joué par ce texte dans sa cosmogonie romanesque. Le « Necronomicon » a pris une telle importance mythique que Lovecraft a dû, à la demande instante de ses amis, en préciser l’histoire et la chronologie.

Sa rédaction, vers 730 après J-C à Damas, est l’oeuvre d’Abdul Al Azred, « un poète dément de Sanaa, capitale du Yémen dont on a dit qu’il avait connu la gloire sous la dynastie des califes Umayyades ». Intitulé « Al Azif », le texte arabe sera perdu au XIe siècle. Heureusement, entre-temps, il a été traduit en grec, en 950, par Theodoros Philetas, sous le titre « Necronomicon » : Code des Morts. Le texte est brûlé en 1050 sur ordre du patriarche Michel. Un exemplaire ayant survécu permet à Olaus Wermius de le traduire du grec en latin en 1228. Quatre ans plus tard, les versions latines et grecques sont condamnées par le pape Grégoire IX. Maisune impression en caractères gothiques est signalée en Allemagne verq 1440 (ce qui est un peu grossier, l’imprimerie de Gutenberg n’étant à cette date qu’une vague idée loin de sa concrétisation). Et le texte latin interdit sera néanmoins traduit en espagnol vers 1600. La traduction anglaise prétendument établie par John Dee daterait du début du XVIIe siècle.

Le seul exemplaire connu de cette traduction de John Dee est gardé sous clé à l’université de Miskatonic, dans la petite ville d’Arkham, capitale du monde imaginaire lovecraftien. Le « Necronomicon » est cité avec une régularité imprécatoire dans toutes les histoires du mythe de Cthulhu. Mais comme il a l’inconvénient d’être inconsultable, Lovecraft a été amené à imaginer d’autres ouvrages moins dangereux et plus accessibles. Tels les « Manuscrits Pnakotiques » (relatifs à la « Grande Race »), les « Sept livres cryptiques de H’San », les « Chants des Dholes », le « Texte de R’lyeh ». Dans la nouvelle « L’Abomination de Dunwich », il cite encore le « Livre de Dyzan » dont il a emprunté le titre aux stances tibétaines pré-citées.

Cette bibliothèque fantôme n’a cessé de proliférer, du vivant même de Lovecraft. Pour lui rendre hommage (et maintenant aussi pour capter une partie de ses admirateurs), ses amis écrivains de la revue « Weird Tales » s’amusaient à citer dans leurs oeuvres des éléments de ce qui est devenu le mythe de Cthulhu (invention posthume) et à ajouter un ou deux personnages à leur panthéon monstrueux. Ils n’hésitèrent donc pas à accompagner le « Necronomicon » de quelques ouvrages aussi peu recommandables. Clark Ashton Smith apporta le « Livre d’Erbon » ou « Liber Ivoris »; Robert Bloch le « De Vermis Mysteriis » de Ludvig Prinn; Robert Howard le « Unaussprechtlichen Kulten » de Von Junzt; J. Ramsey Campbell les « Révélations de Glaaki »; Brian Lumley les « Fragments de G’harne » et le « Ctaat Aquadingen ».

Auguste Derleth, le plus frénétique pasticheur de Lovecraft, dans son obsession minable et erronnée propose plusieurs volumes. Surnommé par Lovecraft « le comte d’Erlette » en raison de ses lointaines origines françaises, il lance d’abord le « Culte des Goules » du comte d’Erlette, suivi bientôt par les « Fragments de Celaeno » et par un troisième livre, une thèse cette fois-ci : « Approches des structures mythiques des derniers primitifs en relation avec le texte de R’lyeh » par le Dr Laban Shrewsbury. Il est le chef de file d’une coutume détestable liée à la mémoire de Lovecraft,  et qui fait partie du prix d’entrée dont tout nouveau contributeur au  » Mythe de Cthulhu  » se croit obligé de s’acquitter : inventer un dieu, une ville et un livre. Parfois une histoire, mais ces différents participants ont été beaucoup moins prolifiques à ce sujet…

Peut-être même le « Necronomicon » est-il finalement le seul véritable livre maudit, l’archétype de ce genre de volume, dont on reconnaît l’image sous les descriptions du livre non identifié qui apparaît dans le fragment inachevé intitulé Le Livre ou dans les sonnets des Fungi de Yuggoth.
Il est tentant d’imaginer l’œuvre d’Alhazred sur le modèle de ces encyclopédies du Moyen-Âge prétendant offrir une description complète de l’univers connu et faisant une large place aux superstitions populaires et aux récits fabuleux de voyageurs impressionnables. On y trouve très certainement des illustrations diverses, quelques recettes (magiques ou pas) et – puisqu’Alhazred est poète – de nombreux passages en vers.
Ce qui fait du Necronomicon un livre maudit, c’est son contenu. Il est dit que sa lecture peut rendre fou ; d’ailleurs Alhazred lui-même l’était. D’où peut venir un effet aussi dévastateur ? Il ne faut pas l’imaginer comme une sorte de malédiction frappant automatiquement le lecteur dès que celui-ci ouvre le livre. Les dommages psychologiques ne se manifestent qu’après une lecture approfondie. C’est la compréhension de ce que révèle Alhazred, ainsi que de ce qu’il ne révèle pas, qui en est la cause. Pour l’essentiel, il s’agit de l’idée suivante :

Derrière nos perceptions quotidiennes se cachent des choses terribles et insoupçonnées. Le monde n’est pas ce qu’il semble être, tout comme la riante surface de la mer ne donne aucune idée des monstruosités qui se cachent dans ses profondeurs. Il a existé, il existe encore des entités infiniment plus vastes, plus savantes et plus puissantes que l’humanité ; s’il leur en prenait l’envie, elles pourraient nous exterminer en peu de temps. La domination de l’homme sur la Terre n’est qu’une rassurante et trompeuse apparence. Nous ne savons rien, mais c’est finalement préférable pour nous.

Mais pour que ces idées puissent réellement détruire un homme, il faut que celui-ci touche du doigt leur vérité ; par exemple, qu’il n’en prenne connaissance qu’après avoir été pris au milieu d’un faisceau de preuves qui toutes suggèrent la même interprétation. La seule lecture du Necronomicon, si celui-ci est simplement pris pour les élucubrations d’un fou, peut très bien ne produire aucun effet nocif.
On voit donc que pour Lovecraft, c’est la connaissance – et particulièrement la compréhension de cette idée lovecraftienne entre toutes, d’un univers froid et indifférent au milieu duquel l’homme n’est qu’un grain de poussière – qui peut mener un individu à la folie, en détruisant le petit univers mental, fondé sur l’anthropocentrisme, dans lequel il avait confortablement vécu jusqu’alors. Le « Livre de Sable » et le « Roi en Jaune » relèvent par exemple de registres totalement différents, jouant sur l’horreur de l’infini et la révélation du vrai visage humain.