La nuit m’engouffre. Sous le rideau de pluie, fin comme une chevelure éparse, je contemple les lumières naturelles s’éteindre peu à peu, tandis que l’éclairage blafard des réverbères commence son oeuvre. Les quelques rares passants, déambulant semble-t-il au hasard, se teintent d’une aura légère, poussiéreuse. L’expression de mon existence, de mon identité ne passe plus que par la fumée glacée qui suinte de mes voies respiratoires. Les voitures, dans des feulements ralentis, défilent imperturbablement, sous mon oeil torve. Le froid est partout, s’infiltre par tous les interstices de ma veste, gèle mon crâne et mes pensées. Le bris est partout, le bruit nulle part. Je me mets en marche, instinctivement, horloge vivante au service d’une possible amélioration de ma condition. Les rues sont désertes, tandis qu’une multitude de fenêtres s’éclairent, en une parfaite sarabande, vides de toute présence humaine, pleines de la résonance de leurs silences successifs. Je passe sous ces enfilades de petites filles muettes, yeux aguicheurs qui roulent et lorgnent à mon passage, tandis que le monde se resserre derrière moi. Mes pas se tordent sur le sol, tandis que des phrases me vrillent le crâne, foudroient mes yeux et s’enfuient déjà au loin. Immobilisation. Je n’ai plus qu’à l’attendre, examinant en silence mes muscles faciaux raidis, tandis que le tourbillon des éclatements unicolores continue : les rayons lumineux se transpercent les uns les autres, se croisent et s’ignorent, tandis que je tente désespérément de lever les yeux, afin d’apercevoir autre chose que cette morosité aux écussons de tôle, de diodes et de gigots ligotés à leurs précieuses possessions. En vain, les tours me barrent la vue. Sales, elles procèdent d’une coquetterie surannée et rivalisent avec les ruelles qui les entourent. Un gigantesque caniveau, pour les eaux usées, voilà ce que sont les vies de tous ces gens.
Enfin, elle arrive. Spectre grandissant d’un espoir renouvelé, elle se fraie non sans lourdeur et manque de grâce un chemin dans la cohue urbaine, pour venir s’arrêter dans des grincements fatigués, devant moi, eux et moi. Je monte, je grimpe, j’escalade, je pénètre. Des gamines qui lisent Nietzsche, voilà ce qui se prépare. Voilà ce qui accapare les ressources et les énergies. De petites bourgeoises qui se dopent à l’inefficacité prouvée, à l’imitation médiocre. Orphique et gluant jardin des réalités, phalanstère d’appétences métaphysiques. Schopenhauer vaut bien plus le détour. Je m’enfonce dans les entrailles du vaisseau, heurtant au passage sensibilités et entités corporelles plus concrètes. Je remarque en premier lieu l’obscurité bienvenue, salvatrice. Je m’échoue dans le fond de ce magistral et antique léviathan, coincé entre le vide et la mince paroi d’une vitre, froide et attirante. Le corps de transport s’ébranle, tandis que mes pensées s’envolent déjà, se projetant en avant de mon déplacement, traçant une succession d’images que mon cerveau engourdi s’empresse de diffuser à l’ensemble de mon corps. Absinthe douloureuse, le voyage s’instille en moi dans un douloureux rappel, et je peux enfin me laisser aller. Figé, je glisse sur les voies désertées, sur les murs délabrés et les ponts habités. Mes yeux s’attachent à dérober tout ce qui fait figure d’image, tout ce qui fait preuve de l’audace incroyable d’être situé dans l’immédiat de mon champ de perception. Le bitume défile.
Mes globes oculaires se durcissent, mes paupières semblent se cristalliser. Lourd est mon esprit, lourds les ronronnements fielleux du moteur, et la plaie béante que je parcours s’étire sans fin. Je tombe, je chute, je perds. La somnolence m’envahit peu à peu, tandis que je suis décongelé comme le dernier des quartiers de viande au monde. Décongelé, et sitôt mis en examen. Peu m’importe, je brave cette épreuve, je blase cette iniquité. Je survis dans la brume. Je m’enfuis, m’escrimant par derrière, captant des bribes d’images éthérées qui ne correspondent à rien. Le rouge m’entoure, m’agresse, me saute au visage, envahit ma masure d’ombres tranquilles, me laissant émettre un grognement. Incontrôlé. Personne ne bouge dans l’appareil digestif du monstre de métal, de mauvais composants et de tuyauteries mal conçues. Amorphes, les autres le sont tout autant, à l’exception de deux personnes, riant de manière hystérique. Leurs hoquets assourdissants se heurtent au mur moite qui m’entoure, simples résonances mates contre les tampons d’ouate qui me vandalisent les oreilles et tentent de conquérir définitivement mon crâne entier. Sans frémissement ni souplesse, je me tourne et me dresse . Nous sommes bloqués, au milieu de la délinquance sonore, visuelle et olfactive, au milieu des peintures rupestres de la régression urbaine, au milieu du délassement de la fin de semaine chez les civilisés, de son début pour les primitifs de la conception hebdomadaire. Tout se déroule sous mes yeux comme dans un film en accéléré, sans les musiques de fond, tandis que nous redémarrons. Tout en sinuant, la vitesse s’emporte et m’ôte mes derniers points de repère ; le monde extérieur n’est plus qu’une agglomération de flashs, un enchaînement de continuités et de ruptures, magiques, superbes et banales, vomitives à vrai dire. Ma transe méditative s’accentue. Nous heurtons le mur de la raison.
J’ai du mal. J’étouffe. Le peu de chaleur, loin d’être volontariste, n’est pas suffisant pour ramener le transi de l’intérieur que je suis à la vie. Cela me rappelle le métro, bien avant même d’avoir à l’emprunter dans ses méandres souterrains. Devant moi s’étalent les splendeurs d’une ville qui n’est ni en France, ni la France. Le béton, perché partout, débordant, dégoulinant des collines, semble s’insinuer en moi à chacune de mes respirations, m’attachant toujours plus à lui, son histoire et ses déboires. Je suis au diapason des couleurs minables qui se promènent de toit en toit. Traits fuligineux lancés à la face du ciel, dans un désir ardent de l’insulter, les poubelles brûlées sont l’encens d’un monde en pleine sacralisation permanente de son horreur. De sa vacuité. Les rambardes s’effondrent, et déjà des sirènes se font entendre. C’est la cinquième fois, me chuchote perfidement mon inconscient. Peu m’importe. Les rampes s’engouffrent dans la ville, véritables tubes perforants qui unifient ses abords et son centre, procédant de la non distinction évidente que produit cette métropole brûlante entre toutes. La cadence ralentit, tout sourd, mais plus lentement ; dehors, les barres s’avancent, oscillent d’avant en arrière, préparant la sortie de leur progéniture maudite. Je ne sais plus que me dire. Il me faut pourtant me mentir, bloqué que je suis dans une attitude contemplative suicidaire, Christ en croix ignorant, passion vécue avec indifférence et oubli. Je suis mené ad absurdum, mais ce n’est qu’un pas de plus si l’on y réfléchit attentivement. Car la porte est proche, très proche, et il faudra bientôt replonger. Brasser dans le froid liquide, nager dans le temps palpable, humer l’air et les ères. Nous sommes demain soir, et mon regard erre dans le reflet des vitres. Piédestal déployé, portes du royaume céleste entrouvertes, je me glisse dehors, marmonnant d’incompréhensibles sermons dans une barbe inexistante, tandis que mes pas m’entrainent vers les intestins du monde, les boyaux de la fin du droit, les descentes fantasmatiques vers des ailleurs aveugles, d’infatigables mineurs, de répugnants troglodytes.
Les humains ne sont pas là. Il y en a peu, les rues sont noires. Groupes désunis, solitaires trop nombreux, même les chiens mendient ici. Je me rends compte que mon poing saigne, trop de froid tue le froid, l’insensibilité m’a fait ne pas sentir les quelques heurts précédents. Pensif, je tète avidement ce fluide ferrugineux qui semble vouloir échapper à ma juridiction sur moi-même. La voilà, la véritable plongée aux Enfers, tandis que mes jambes vibrent à l’unisson de mon coeur, et accessoirement de mon portable, sympathique accessoire de cancer que je tiens au plus près possible de mon vît. Vendu pour vendu, les néons d’un blanc électrique m’assaillent déjà, et me poussent à hâter le pas vers la migraine des mondes inférieurs. L’escalator me fascine alors : vide, il procède à des révolutions permanentes, inlassables, et vient s’échouer à mes pieds dans une dignité raidie qui me fait l’assimiler à un Charlie Chaplin mécanisé. M’arrachant au lugubre et sinistre imitateur, je saute les nombreuses marches pour avoir l’impression de la dislocation ; mais le froid n’a pas encore vitrifié mes os dans leur fragilité, et c’est simplement le mur qui m’amortit, un mur orné de carreaux salaces, d’une couleur passée aux relents de sueur et de lubricité. Toujours personne, mis à part mon double qui tape sur une machine dans un coin. Je saute les postes de contrôle, je me sens l’âme d’un réfugié, manquant d’achever ma folle course face contre terre, tandis que j’observe le plafond qui m’accompagne dans la déclivité des escaliers, et que derrière moi s’élèvent des voix criardes, rauques et indignées, que je perçois comme lumières bilieuses. Peu importe, je suis en bas, et par chance, le métro serpentin est là. Bondissant, craquant, je me précipite dans cette guirlande suant l’urine et puant la peur, tandis que derrière moi le choc sourd de l’effacement au monde me provient.
En un éclair, une secousse, un cri un appel au secours, je suis avalé. Les visages disparaissent, et je chevauche l’idolâtrie. Plus de tournants, plus de ralentissements. Et déjà, je m’endors.

