A l’heure de Noël – A.
Le monde s’était tu; seul demeurait l’agréable crissement de la neige fraîche, s’épandant peu à peu en un tapis réparateur qui recouvrait les voies de chemin de fer, les raffineries, les immenses cheminées au sommet desquelles brûlaient les flammes immondes. Cette neige qui semblait recouvrir jusqu’à l’astre lunaire, opalescent et diaphane dans le ciel éteint. La nuit était claire, tout à l’heure. La fumée qui sortait de ma bouche s’étirait en volutes nuageuses, compactes et pourtant si cristallines qu’il me semblait les voir scintiller dans l’obscurité. J’exhalais profondément, avant de prendre une nouvelle inspiration à chaque fois, lentement. L’air glacé me pénétrait, transperçait mes poumons, m’arrachant un tremblement jouissif irrésistible qui s’étendait jusqu’à mes extrémités rougies. Je contemplais le calme spectacle qui s’offrait à moi, les faibles lumières des réverbères à travers le rideau floconneux, les friches industrielles ennoblies pour l’espace d’une nuit, les quelques arbres mystérieusement dressés sous cette avalanche silencieuse. Ce tableau, si riche de sens pour moi, m’hypnotisait, ramenait à la surface des souvenirs à demi effacés, des souvenirs d’une époque où la glace extérieure était lentement réchauffée par une petite flamme intérieure, par cette flammèche sur laquelle j’avais si imprudemment soufflé. Mon cœur ne se serrait plus à cette idée; l’on se fait suffisamment à l’impudence naïve que permet l’ignorance pour ne pas se la reprocher ad aeternam.
Un train passait dans ce paysage figé quand je décidai de l’appeler. Son spectre dansait parmi les ombres hivernales, se faufilait de porche en buisson, rampait d’allée en gouttière. Aucun malaise ne m’habitait, je me sentais seulement pressé par un besoin surnaturel de répéter le rituel au moment du solstice, de me rapprocher de la mort et de la renaissance. Le téléphone collé à mon oreille gelée me redonna un aperçu du réel, en l’espèce d’une légère douleur ainsi que d’une grande lourdeur; mes doigts gourds saisissaient mal le combiné, le laissaient exagérément glisser, ou s’y crispaient de manière incontrôlée. J’attendais. Ces secondes avant que la tonalité ne s’établisse me parurent durer des siècles; quant à celles, infiniment longues, que j’eus à supporter avant d’entendre la voix si familière et tant espérée au bout du fil, elles me firent penser à ces éternités maudites que l’on évoque pour mieux vendre la mort. Mais, survint le déclic. « Allô ? » Sa voix, immuable, telle que dans mes souvenirs successifs, exprimait toujours la même gamme de sentiments, ravivait devant mes yeux une peinture toujours aussi vivante, celle d’un caractère autant que d’un corps et que d’une âme, tous ineffables et simples. Je fermai les yeux. Je savourais le silence surnaturel qui régnait en ce lieu, sur ce perron déserté, dans ce quartier naufragé, dans ce monde enneigé. La voix répéta son interrogation, douce, souple et légèrement furtive. Comme elle l’avait toujours été. Le fantôme avait cessé de se faufiler vers moi; il attendait désormais, cois, dans le sillage de mes pensées follement calmées. Je sentais son souffle sur ma nuque, je vivais, pleinement.
Je pris la parole. Nous parlâmes, l’intimité délicate de ses intonations se mêlant à la grossière gravité de mes propos, fracassant l’harmonie étrange qui m’entourait, la renouvelant en une nouvelle sérénité. Le temps disparut, l’espace en fit de même, et nous nous retrouvâmes. Nous nous retrouvâmes comme nous ne nous étions jamais véritablement quittés, nous nous connectâmes l’un à l’autre avec humilité. Les vibrations musicales de ses paroles m’apprirent qu’elle avait trouvé son juste ton, celui qu’elle possédait déjà en chant depuis bien longtemps, et qu’elle cherchait toujours à acquérir pour les conversations usuelles. Je ne lui dis rien. Je ne lui avouai pas la déchirure, tranquille et profonde, intense de mélancolie, pas plus que je ne lui parlai de ce qui me hantait dans les ombres de chaque nuit. Je l’écoutais simplement parler, chantonner, rire, interroger, et je ponctuais cette magnifique symphonie de mes contraltos habituels. Je n’ai pas peur d’affirmer que nous étions bien. Bien comme nous ne l’avions plus été depuis… Le vent se levait peu à peu, soulevant déjà quelques tourbillons de poussière blanchâtre, transformant ce paisible linceul glacial qui enserrait le monde en une tremblante cape, exaltée par une improbable bise nordique. Je renâclais, je résistais, je rechignais : la nature n’aurait pas raison de ma vengeance sur la vie, pas ce soir. Les assauts se faisaient plus tranchants, certaines lames et autres bourrasques m’éprouvaient, m’arrachaient de l’auvent où je m’abritais, me portant comme des coups de dents ou de griffes dans le dos, tandis que tout disparaissait dans un terrible enfer blanc, où les vieux équilibres étaient bouleversés. J’étais avec elle, que m’importait tout cela ? La lutte dura encore des heures, ou peut-être quelques minutes; la conversation en fit autant, et je crois bien que ce furent des heures. Nous nous séparâmes d’un commun accord, enivrés de ces voix qui nous manquent si régulièrement, qui nous troublent à chaque fois que nous les entendons de nouveau, ces voix qui sont le plus sûr marqueur de nos changements et de nos permanences.
Vaincu, de mon propre fait, heureux par là-même, j’ignorai les dernières bourrades vicieuses du blizzard, les ultimes hurlements de la tempête sur mes pas, l’appel incessant d’un petit bosquet menaçant en contrebas, et retournai à l’intérieur. Derrière moi gémissait le vent, crissait la neige et soufflait en fulminant une partie de moi. Lorsque je fermai la porte, je crus entendre un bruit sourd, puis un choc. Ensuite, plus rien. Je m’y adossai. Sa voix était toujours là. Tout était toujours plus complexe, toujours plus éloigné, mais sa voix m’habitait à nouveau, remplissait ma tête, mon cœur, mes veines, mes muscles, le moindre recoin de mon être. Et le fol espoir d’un jour, tuer le spectre errant, afin que nous puissions enfin recommencer. Un jour…
